Solyma

Aujourd’hui j’ai croisé ton visage
Et ton visage est un cri
Un cri muet qui cherche à se taire.
Et mes oreilles hurlent
Mes oreilles éclatent.

J’ai approché ton visage criant de beauté
Sur lequel il était écrit
« Manipulez avec soin ».

Tu es la femme des ruelles
Des dédales de la ville millénaire
Tes traits se confondent avec les pierres
Usées par le soleil et par le temps
Assassins.

J’ai effleuré ta peau burinée
Sur laquelle était gravés
Tous les écrits du monde
Lecture d’un livre sacré
L’infinie profondeur
L’entièreté qui dévoile
La démence.

Aujourd’hui j’ai croisé ton visage
Et ton visage est un chant
Un chant d’amour qui ruisselle
Avec les larmes des dieux.
Et mon cœur pleure
Et mon corps frémit.

Oh, femme du temps et des tempêtes
Grâce des tranchées, étoile des guerres
Ensevelies sous ton ventre
Oh, femme sainte et séductrice
Oiseau de plumes noires
Clairière parmi les arbres.

Me laisserais-tu
Face à ton immense mur de pierres
Savourer tes joies
Partager ton cri et ton chant
Étreindre tes lamentations ?

Demain j’aimerais de nouveau
Croiser ton visage
Et chaque jour jusqu’au dernier souffle
Me promener sur tes monts aguicheurs
Me perdre dans tes labyrinthes mystères
M’enivrer de ton parfum d’olive.

J’aimerais partir dans ta guerre
Découvrir tes zones de conflits
Te faire baisser les armes.

Oh, amour de la nuit
Qui se joue de nous
Me permets-tu, jusqu’à la fin des temps
D’observer chaque jour un peu plus
L’apaisement de ton cri
L’érosion de ton visage ?

De l’ampleur

Je me suis exilée de moi-même
À moi-même
Basculant d’un état
À un autre
Et à encore un autre
Jusqu’à me demander
En quel lieu je me situais

Car ce monde est une balance
Qui n’atteint jamais l’équilibre
Que par le déséquilibre
Ce monde, c’est toi

C’est sur ce chemin de l’exil
Interminable
Que j’ai découvert les vastes ressources
Insoupçonnées de mon pays

Quittes-toi

Des coins les plus insalubres
Aux plus lumineux
De moi-même
Imbriqués les uns dans les autres

Retrouves-toi

Sans cesse circulait le sang
Reliant la terre et le cosmos
Transportant déchets et cellules
D’une fluidité telle
Que je me sentais être le médium
La force du courant
La grâce du danseur
L’apaisement de l’oiseau

Tu es la route
Le mouvement
L’infini

L’exil ne se fait qu’à l’intérieur
De soi-même
Il n’y a aucune autre route
Que celle du soi, à soi

Le départ est une rencontre
Étrangère
Qui ne peut être découverte
Qu’en partant

Tu es l’attente
Tu es l’impatience
La curiosité
Tu es le feu

Tu as ta place en ce monde
Si tu as ta place
En toi-même
Si tu te laisses de l’espace
A l’intérieur de toi
Pour accueillir
Respirer
Pour t’apaiser

Tu es la zone libre
Que seulement toi
Peut occuper

Ne t’étouffes pas de craintes
Pars de toi, à toi-même
Ne cherche pas autre point
Ne te cherche pas autre part

Tu es le mur de séparation
La ligne de démarcation
Tu es la frontière
Là ou les âmes
Se rencontrent

Je te souhaite de pouvoir compter
Sur toi-même

Tu es le camp
Où te réfugier

Car il n’y a rien de plus beau
Qu’être en soi

Esquisses

Tu le ressens comme cela arriver, lorsque ton corps est contenu dans l’ambivalence de l’électrique et de l’apaisement. Il te suffit d’un mot, d’une discussion, d’un regard, et tu peux te transformer en soir d’orage. Tu l’entends, au loin, qui gronde, et les sons se font de plus en plus forts. Tu sens que l’éclair va arriver, cette décharge dans tout ton être qui te fera passer de l’autre coté, celui de la vulnérabilité. Et lorsque l’éclair arrive, c’est le tonnerre, ce cri mélangé à la pluie des larmes. Ton corps a porté un trop plein de nuages, ta météo fut trop ambivalente ces derniers temps, passant sans raison aucune de la brume au soleil, de la grêle à la douceur, de l’arc en ciel à la nuit noire. Puis est arrivée la force du vent, ce mot, ce geste trop doux, ce regard trop tendre, balayant tout sur son passage, purifiant ton monde trop chargé, caressant le ciel de ton âme trop prise à des tourments insensés, conséquences d’un cosmos instable et absurde.

Orage

 

 
Tu t’es éclipsée, dans les jours des mois d’hiver, loin de nos montagnes enneigées et de nos villes grisailles, tu t’es éclipsée vers le grand Sud, vers les grandes mers, méditerranées, mortes, rouges, vers les déserts, les territoires en conflits, les troupeaux de chèvres, et à l’ombre des oliviers, sur tes collines millénaires, tu nous a envoyé des sourires et des messages de joie, dans tes vocaux téléphoniques et tes pensées solaires.
Je le sais, j’étais connecté à toi.

L’amant seul

 

 

Tu t’es improvisée bergère, cuisinière, hôtelière et fabricante de marionnettes, auto-stoppeuse dans des territoires instables, dormant chez des inconnus, journaliste, musicienne, mais aussi femme en quête. Tu as fais des rencontres merveilleuses et puis tu as décidé de partir du pays un jour de soleil, de prendre un vol, tu es partie, frustrée, tu es revenue en avion un an après, pour mieux repartir, puis mieux revenir, trop curieuse, aimant ce rythme intense, tu as commencé alors à te construire une vie, des repères stables, un quotidien plaisant, à vouloir rester cette fois, mais tu as du repartir de nouveau, dans l’idée de vite revenir. Tu n’es jamais revenue. Tu as tout déconstruit.

Si on parle d’aller simple
C’est parce que les retours sont toujours compliqués.

Faire un choix

 

 

Quel visage voudrais-tu voir à ton miroir ?
Quel décor à ta fenêtre ?
Ta vie est une succession de secondes qui t’échappent.

Tu sais que le décor importe peu
Tant que la lumière ris sur ton visage
Et dans ton être intérieur.

Tu as compris que le premier endroit où vivre
Était ton corps
Et qu’il était une priorité alors
D’en prendre soin.

Toi qui fut éparpillée
Entre milles feux
Il t’aura fallu quelques années
Pour recoller les morceaux de ton puzzle.
Je crois qu’il ne manque aucune pièce
(Ou presque!)
En tout cas l’image
Deviens plus nette.

Reconnexion profonde

 

 

Maintenant que le métropolitain est blindé
A la station Sainte-Placide
Et qu’il ne te reste qu’à attendre ou marcher
A l’heure de pointe
Sous la pluie
Tu te demandes si dans ce contexte
Ta lumière restera longtemps.

Tu as conscience
Que les corps qui t’entourent
Se trompent dans leurs diligences
Qui masque le contour
De leurs quotidiennes errances.

Tu semble avoir compris le sens
Mais t’acharne à vouloir prendre
Le chemin opposé, te trompant de sortie
Tu as la sensation
D’avoir loupé quelques stations.

Quand tout va trop vite

 

 

Mais l’intensité de vie te manque
Et les portes du métro te laissent
De marbre.

Tout est trop calme

 

 

Tu ouvres la porte et te reviennent les odeurs
Anciennes que tu pensais avoir oublié.
Des années après.
Rien n’a changé à la maison.
Le calme règne en maître et les visages
Heureux de te revoir
Semblent ne pas avoir été trahis pas le temps.

Les escaliers de bois qui craquent sous tes pieds
La cheminée et le chien qui lui semble avoir trop couru dans le jardin.
La table familiale et la vieille horloge au dessus de la cuisine.
Tu partages le dîner avec les tiens
Sans trop de questions
Dans le calme assourdissant de cette maison de campagne.

Tu te sens bien et étrangère à la fois
Dans ce contexte familier.
Tu as la sensation d’avoir échoué.
Tu as échoué.
Tu iras dormir longtemps après le repas, et tout ira mieux.

« Je reviens vivre chez vous à durée indéterminée ».

A way back home

 

 

Un jardin.
Une terre sombre, noire, et de cette terre jaillissent des fleurs aux parfums merveilleux et aux couleurs exaltantes.
Et dans ce jardin, toi, inconnue, sombre comme la terre, splendide comme les fleurs de jasmin,
« Qui es tu ?
J’aime le silence.
Viens t’asseoir auprès de moi. »

L’arbre centenaire

 

 

Le sol est tapissé de ta sueur, tu danses, tu craques, tu exploses, tu pètes littéralement un câble, tu bois et tu danses et tu hurles, et tu t’en fous du reste, tu emmerdes le monde, et ceux que tu aimes et que tu détestes, tout ce que tu fais, ton quotidien, ton loyer à payer, tu n’en a absolument plus rien à foutre, tu flambes ta carte bleue, tu embrasses ta pote et tu continues de danser, rien n’a plus d’importance que le moment présent, tu pourrais rester ainsi pour l’éternité.
Le club ferme, tu prends un train et tu te barres à la mer.
Et tu dors.

Lâcher prise

 

 

Allongée sur le parquet, tu écoutes le craquement des pas et observe les pieds de tes camarades d’atelier de relaxation.
Tout est calme.
Tu t’apaises, enfin.
Tu prends conscience de chaque partie de ton corps, de chaque douleur articulaire, musculaire, émotionnelle, de chaque pensée qui te traverse, et ta respiration se fait davantage profonde, abdominale.
Tu souffles.
Tu ouvres ton plexus solaire.
Tu prends conscience que ton travail ennuyant et ton quotidien surbooké ne te conviennent plus.
Ta vie est un savant mélange de burn out et de bore out.
Tu aimerais renaître.

Born out

 

 

Même dans ta salle de danse, dans ton club, dans ton jardin
Peu importe ton état ou le vol que tu prends.
Tes réussites, tes échecs.
Je me sens toujours connecté à toi.
Tes messages de joie me manquent.
Viens te balader avec moi.

L’amant toujours seul

À 220 volts

C’est lorsque l’orage s’est mis à gronder
Que Leïla a quitté son pays natal.
Une chaude nuit d’été
Très chaude
À laquelle les corps
Étaient tous habitués.

Le vent ce soir là
Déplaçait tout sur son passage
Reconfigurant le monde
Tel un nouveau lieu à aménager.

« Cours Leïla, pars, vas-y, envoles toi ! »
Lui soufflait le vent à l’oreille.
Le vent a déplacé Leïla ce soir-là
Dans un nouveau pays
Où tout allait être à reconfigurer.

C’était comme cela
À chaque fois qu’elle quittait un endroit
Le vent venait lui murmurer
Des mots parfois si durs
Hurlés si fortement
Des mots qui amenaient l’orage
Des éclairs dans son cerveau
Qui violemment venaient tout déchirer
À l’intérieur.

Le vent parfois était doux
Quand elle n’allait pas loin
Quand dans ses souvenirs
Elle partait rencontrer
Cachée dans les ruelles de Damas
Celui qui faisait rire son cœur.
L’orage était présent
Après les mots du vent
Arrivait le coup de foudre.

« Le vent me manque
L’orage aussi
Les nuits étoilées dans les effluves de jasmin
Et de rose.
La guerre a tué mon rosier. »

« Ce soir j’écris, assise face à la petite table
De ma chambre de bonne du sixième arrondissement.
C’est l’été et il fait chaud.
De ma fenêtre il n’y a pas d’étoiles.
Hier, le vent a soufflé ma vingt-quatrième bougie.
Je n’ai pas eu le temps de prendre mon souffle
Qu’il est arrivé, tel un fantôme et a soufflé pour moi
Le décompte de mes années passées.
Quelle âme ancêtre est venue me souhaiter
Un joyeux anniversaire ?
Je la remercie
Du fond du cœur.
Le vent, hier soir
A été l’unique et le plus beau de mes cadeaux ».

Elle s’était levée le lendemain matin
Pour aller travailler
Mais quelque chose avait changé.
Dès que le vent entrait dans sa vie
Leïla vivait un profond bouleversement.
De la brise à la tornade
C’est comme si l’univers avait décidé
De passer un coup de balai
Pour enlever les peaux mortes.

À la fin de son cours,
Après que les élèves soient partis
Elle était restée dans le silence de la salle
Comme dans une longue méditation.
Elle avait pleuré des minutes entières
Ni de joie
Ni de tristesse
C’était le nettoyage de son corps
Énergétique
De son âme qui avait pris un coup de vieux
Après le départ de son pays.
C’était l’amour pour cette âme défunte
Qui venait lui décrocher de belles larmes.
Leila savait qu’elle n’était plus seule.

Elle était sortie de l’Institut du Monde Arabe
Saluant vaguement ses collègues
Dans ce bâtiment immense et froid
Et s’était engouffrée dans le plaisir
D’une chaude nuit d’été.
Dans le taxi
Elle regardait les quais de Seine
Défiler devant elle
Les lumières des feux tricolores
Les amants ivres sur leurs vélos
« Paris, ville de la liberté »
Écrit partout sur les panneaux.

La chaleur était écrasante
Le vent avait disparu
Partis déclamer d’autres mots
À d’autres âmes
Et dans sa chambre perchée au dernier étage
Leila suffoquait.

Elle avait pris un coup de jeune.
Tout à coup
Elle percutait qu’elle avait tout à construire
Et cette idée lui donnait le vertige
Assise sur son lit
Le désir montait
L’appréhension aussi
Dans cette chambre si petite
Et cette ville si grande
Comment faire ?

Elle qui aimait dialoguer
Des heures
Avec les défunts
Penser à des souvenirs
En regardant le ciel.

Il lui fallait maintenant
Changer le cours de sa vie
Se connecter au vivant
Construire un avenir
En regardant la terre.

« Parler aux vivants ? Quel ennui », se disait-elle.
« Il y a comme des murs de verre
Partout sur mon passage.
Entre moi et les autres
J’observe les particules qui s’agitent.
Je vois bien que je ne vibre pas comme eux
Qu’il n’y a aucune résonance.
Comment faire ? » demandait-elle aux absents,
Soulagée de leurs présences.

En retard au travail
Elle avait dévalé les escaliers le lendemain matin
Avait manqué de tomber dix fois
Telle une tornade agitée
La danse des sept étages.
En arrivant dans la cour intérieure
Elle l’aperçut
Elle ne put continuer
À avancer
La surprise
Inattendue
Les yeux pleins de joie, écarquillés
« Le vent m’a apporté mon rosier ».

Il était là, présent, devant ses yeux
Tout en fleurs
Bouquet de couleurs
Douceur épineuse
Leïla savait maintenant
Qu’elle n’avait plus rien à craindre
« Je ne t’abandonnerai jamais ».

« La guerre avait brisé mon rosier
Comme elle a tué ma famille
Comme elle m’a détruite à l’intérieur.

La guerre a déplumé tous les oiseaux de mon pays
Les poussant à l’exil
Certains avec une aile en moins
Voués à rester au sol
Dans l’attente.
Les bombes ont cloué le bec de tous les oiseaux
Qui n’avaient plus rien à dire
Juste à s’enfuir.
Le sarin a rougit des gorges d’asphyxie
Quand je les entends chanter
Au jardin du Luxemboug
Les rouge-gorges
Dans leur petit corps d’oiseau fragile
J’éprouve de l’amour et de la rage
En même temps.

Je ne sais pas quel Dieu leur a demandé
À ces hommes là
D’asphyxier des enfants.
Certains oiseaux se sont envolés si haut dans le ciel
Qu’ils ne sont jamais revenus
Je pense qu’ils ont préféré fuir ce monde
Cette cage immense
Qui a bloqué leur élan de vie.
Ils étaient des oiseaux libres.

Ce rosier, ce matin, devant mes yeux…
Il me faut vivre, revivre
Prendre mon essor
Pour tous les oiseaux qui sont sous terre aujourd’hui
Des oiseaux sous terre…
 »

C’est un monde peuplé de rosiers
Déracinés de leurs jardins
Le corps rempli d’épines
Et au delà des épines,
La douceur du parfum
Des larmes d’eau de rose
Et des fleurs.
La guerre n’aura pas décimé tous les oiseaux
Ni tous les rosiers
Ni tous les humains de ce monde.

Cours Leïla, pars, vas-y, envoles toi !
Ouvre vite la porte d’entrée
Va prendre ton bus.
L’âme de ce monde est une boucle infinie
Une spirale interminable
Te voici au cœur.
Sois tornade Leïla
Deviens le vent que tu veux devenir.
Ne t’arrête jamais d’embrasser le monde.
Plus de crainte.
Tes épines te protègent.

Tu es une rose Leïla,
La rose d’une nuit de guerre.
Tu es la lutte Leïla,
La lutte et la lumière
Tu es le monde Leïla
Le monde et tu sera mère
Leïla,
Deviens femme solaire.

Tu es le vent Leïla,
Le vent de la révolte
J’entends ton chant, Leïla
Ta prière désinvolte
Tu es la terre, Leïla
Le fruit de tes récoltes
Tu es la vie, Leïla
La vie à 220 volts.

Efrîn

Je m’appelle Efrîn et je suis vieille et lasse.
On m’appelle aussi la « création féconde ».
Aujourd’hui le monde entier me regarde.
Je suis une nouvelle star et une nouvelle victime.
Les yeux des puissants me désirent.
Ils me reluquent de la tête aux pieds. Du nord au sud, ils se battent pour embrasser ma peau.

A cette heure du monde je me sens nue et impuissante.
Nous sommes en 1453 et l’année 2018 semble encore loin.
Ils me touchent de leurs mains sales, oubliant pourquoi ils m’aiment tant. Pour ma position stratégique comme ils disent. Je ne suis qu’une cible. Un intérêt à leurs yeux.

Ma présence est forte entre ma Syrie qui depuis sept ans sombre dans la plus grande des dépressions sans que rien ni personne ne puisse faire quelque chose, un suicide qui dure depuis trop longtemps.
Entre ma Turquie, manipulée par un dictateur pervers narcissique qui lui fait croire qu’il la trouve belle chaque matin et la baise chaque nuit, profitant de sa fragilité et de son déchirement intérieur afin de récolter le pouvoir.
Moi je ne veux pas sombrer ni me faire manipuler.

De toutes part ils me retiennent, me désirant avec eux, dans leur vie, dans leur peaux.
Lorsque Erdogan me menotte par surprise,
Les rebelles m’attrapent les jambes
Me flagellant ensemble de leurs rameaux d’oliviers.

Ils n’entendent pas les cris de ma terre, de mon corps, de ma chair, qui ne comprend plus Pourquoi tant de sang coule sur mes pieds.
Je suis le sexe du Moyen Orient et je suis excisée par les sanguinaires.
Je suis la rivière tarie par la haine. Mon sexe est tout sec.
Et ils continuent.

Efrîn.
Beau est mon nom, longue est mon histoire, riche est mon passé, qu’ils veulent anéantir avec leurs fusils de chasse.

Aujourd’hui, ils pénètrent ma terre
Sans demander mon autorisation,
Et se chamaillent pour voler mon corps millénaire,
Qu’ils veulent s’accaparer et partager
Pour leurs festins militaires.

Alors je me suis échappée.
Efrîn s’est enfuie, loin, loin.
Mon âme est partie.
Ils ont écrasés mes fruits gorgés de soleil contre le sol aride.
Il n’y a que l’ombre qui gagne en ce monde.

Ils s’entretuent sans même s’apercevoir
Qu’ils marchent sur une femme nue.
Alors je serre contre moi
Les femmes armées de leurs fusils et de leur force.
Car elles me portent dans leur cœur en colère
Me protégeant comme une mère.
Depuis des années.
Elles n’ont peur de rien.
Elles ont sauvées ma soeur Kobané.
Vivante. En reconstruction. Abîmée.

Aujourd’hui j’ai peur.
Le monde entier regarde mon pillage en direct.
Je suis partout sur leurs écrans,
Devenue une image, un symbole.
Ils affichent les photos de mon visage fatigué
Sur des banderoles
Qu’ils élèvent devant leurs caméras.
Dans les rues ils crient mon nom.
Je crée des divisions
Dans les cafés et les aéroports
Entre mes attaquants et mes défenseurs.

Je les remercie.
Je n’avais pas demandé tout cela.
J’aspirais à une vie simple.

J’ai peur des regards.
Des regards faux et des paroles assassines.
Des inconnus qui viennent sans pudeur parler de moi,
En me regardant pleurer derrière leurs zooms.
J’appréhende les mensonges sur mon sort.

Je subis l’injustice
Et demande chaque jour qu’on me laisse enfin tranquille,
Repérant les traitres
Qui soudainement disparaissent
En ne disant mot.
Je n’étais pas consentante.
J’ai mal avec tous ces pieds qui me piétinent.
Je me sens agressée par toutes ces armées.

Mais ils n’entendent rien. Ils ne veulent pas m’écouter.
Ils n’entendent pas mon chant de ruines,
Préférant leurs hymnes nationaux.

Ils ont oublié qu’ils se battaient, dans le but de me conquérir.
Je n’ai jamais vu querelles si violentes entre des cœurs amoureux
Pour un seul et unique être vivant.
Alors que le monde est si grand.
M’aiment-ils vraiment ?

Des enfants s’éteignent sur mon sein stérile.
Ligotée de toute part,
Je ne peux les sauver.
Je peux juste leur réciter une prière,
Les recueillir dans ma terre,
Celle qui les a fait naître
Celle qui les fait mourir.
Si vous saviez comme il est dur
D’entendre des enfants se taire.

Je n’aime pas me montrer si fragile
Quand ils se disent impuissants.

Efrîn s’est enfuie,
Et j’entends le bruit de ses pas
Qui courent loin du vacarme mondial.

Il ne reste que son corps qui descend doucement sous terre.
Efrîn est encore debout mais Efrîn s’effondre.
Efrîn à besoin d’aide.
Ne l’oubliez pas.

Ça occupe l’âme

Nous vivons sur la même planète
Mais pas dans le même monde.
Nos univers diffèrent.

Les débats stériles
Ça occupe l’âme.
La division des Hommes
Ça occupe l’âme
Et le corps
Quand il faut se lever
Pour aller manifester
Pour dire qu’on est ensemble
Quelques heures et puis
Rentrer chez soi
Gentiment
Ça occupe l’âme.

Les laboratoires politiques
Sont complices
De cette stérilisation mondiale.
Les basses consciences
Débattent sans âme
Et se déclament
Leur insolence
Ça occupe l’âme
Pour les audiences
Tel est le vacarme
De l’ignorance.

Pendant ce temps
Le magot signe sa disparition
Et il nous faut le magot
Pour que les macaques
Fassent leurs apparitions.

Lorsque celui-ci
Devient monnaie de singe
On se retrouve
A fumer nos mégots
Au milieu des éclopés
Pour une France démago.
C’est un bon marché
Pour les deux magots.

Cela nous occupera
D’agiter nos papiers
Sous leurs nez
De les déposer dans l’urne
Nous sommes touristes politiques
De voter l’un, ou l’autre
Ça apaise l’âme.

Nous serons devant l’écran
Dimanche soir.
Car d’être le dimanche soir
Devant l’écran
Ça occupe l’âme.

Lundi matin,
Nous serons fidèles au poste
Un idiot fera son règne
Ou une idiote
Nous aurons des cernes.

Nous ne pourrons plus rien dire
La France aura eu
Son dernier mot
Et quand alors
Nous pourrons reprendre
Notre rire
On retrouvera des morts
Dans le zoo.

Ça occupe l’âme
De voir des singes en cages
De voir des clowns en rage
Dans nos écrans carrés
On en oublie le drame
De la hausse des degrés.

Alors les pleines consciences se cabrent
Elles ne veulent pas apaiser leur âme
Pour se donner bonne conscience.
De l’air, elles réclament
Et s’en vont près de leurs arbres
Vivre d’abondance.
Ça élève l’âme.

Ce n’est pas la planète
Ni les mondes
Ni les univers
C’est juste la terre.

Nos pieds foulent le même sol
Même les yeux rivés
Divisés
Devant l’écran.

Dimanche, j’irai déposer
Le terreau dans l’urne
Pour fertiliser les consciences.

La terre,
Ça nourrit l’âme.

Diarabi

Les roues des scooters frottent le sol
La poussière au visage
Le sourire aux lèvres
La poussière au sourire.

Des écrans d’ordinateurs
Des poubelles technologiques
Nous roulions vite, le soir
Dans les rues de Bamako.

La poussière sur les bières
Le sourire aux lèvres
Les bières au visage.

Et puis la nuit, 
Les feux, 
Dans les ruelles
Nous nous arrêtions
Pour partager
Un instant de sourire
Et de kora
Le cœur au sourire.

Dans les nuits de Bamako
Nous roulions
« Je crains ce scooter qui va venir prendre mon amoureux »
Dans les bars des nuits maliennes
« Qu’ils me fassent revenir mon amour. »

Au petit jour,
Le visage en poussières
Le sourire en joie
Le visage en bières
Que le scooter s’arrête devant ma porte
Que l’amour ne s’arrête jamais.

Nous roulions dévêtus
Têtus
Têtes nues
Ni casques, ni barrières.

« Né diarabi »
Ma chérie
Roule, vague, vole.
Je t’agrippe les reins
Ma tête contre ton épaule.
Tu es si belle
Mon amour
« Né kanou » 
A voler sur ton deux roues.

« La terre et le ciel sont faits pour l’amour, ne me trahis pas »
Il y avait la poussière
Sur tes lèvres

La cigarette 
Et l’alcool
Et le cœur
Et la fête
Quand tu rentrais tôt le matin.
Et tu me répétais
« La terre et le ciel sont faits pour l’amour ».

Je te regardais voler
Sur scène
Tu chantais
Tu semblais si loin
Du bruit des scooters
Des bières et des trinquées
Des heurts des cœurs
Tu chantais, à tes pieds
Les hommes envieux
Les femmes gracieuses
« Ne me trahis pas ».

Tes regards étaient aussi tendres
Aussi bruts
Que cette terre dans laquelle
Nous aimions vivre 
Et dormir
Enlacés
Après ces vols de nuits
Nous étions les héros
Déroutants
Des ivresses de Bamako.

Ces lumières blanches
Phares, flashs, aveuglants,
Circulants comme des fourmis
Le long des tapis de braises
Dans les noirceurs de l’Afrique.

Et la bière au visage
Plein de tes lèvres
Pleines de tes sourires
Pleins de tes poussières
Posées sur le sol
Tu embrassais cette terre
Tu venais m’embrasser.

Tu venais me chanter
Doucement à mes oreilles
Et à mon cœur
« Quand deux âmes s’aiment ».

Silence, le pouls battant
A cet instant même
Tu ravivais mon moteur
Et la lumière blanche
Je m’agrippais à tes reins
Et puis déjà le jour
« Quand deux âmes s’aiment, on appelle ça l’amour ».

Alep

Alep… Allez… Allez, hep ? Alep uration humaine. Aleeep utin. Alep, ressaisis toi, Alep, ourquoi, allez, pourquoi ? Non c’est nul. Pas de jeu de mot, cherche, cherche autre chose. Alep oque, on ne connaissait pas Alep, enfin si, juste son savon, maintenant Alep est dégueulasse, nous tous, nous le savons. Alep opée, il n’y a plus rien d’héroïque, ni de merveilleux, allez, ouvrons les yeux. Alep ensées, allez penser, non c’est nul. Alep art d’ici, dégage de là, ordure de guerre. Alep our toi je te donnerai mon cœur et toute ma force pour te voir te relever, Alep arpillée dans le noir, je te donnerai mille espoirs, ou est passé ton soleil d’Orient ? Ces mots sont nuls, Alep oussières d’armes dans les visages des vivants. Damas, Homs, femmes et hommes, et pour Palmyrer tout ça, Alep lu loin dans les pleurs des mourants. Non. Mon texte est nul, mes mots sont nuls, cherche, cherche autre chose, mais il n’y a rien, Alep, lu rien ne t’attend aujourd’hui, je me sens impuissante face à ton destin. Alep lu haut, oui, j’aimerais te voir hisser ta lumière car chacun de tes épisodes est sans fin. Ressaisis toi. Enfin, il n’y a rien à écrire. Syrie, je pense à toi, car eux, s’ils rient, moi je ne ris pas. Mais mes jeux de langage ne valent rien, Syrie sciée, ils t’ont souillés, et moi, je me sens… ça y’est… impuissante, Je n’ai pas de mots face à tous tes maux. Alep, ton présent me fait mal, et je ne sais pas comment écrire sur toi.

Rire avec les dieux

En chronique des classes
Subdivisions
Des embranchements
Ascenseurs, lumières
Remonter, descendre, remonter
Chimères atmosphériques
Failles spatio-temporelles
Réparation
Après la recherche
L’effondrement
L’esclavage
L’abandon
De soi
De nos élus
Et puis les retrouvailles
Avec soi
Avec les élus de nos cœurs
Êtres aimés
Chéris
Frères d’âmes
Sœurs de cœur
Extinction des feux
Pentes douces
Je pense
Donc je doute
Enfin la nuit
Et sa chaude lumière
Rebrancher
Rouler, glisser, se lover
Contre la terre, face au ciel
Rire avec les dieux
Manger la terre
Cueillir les fleurs
Pour se nourrir
D’un peu de poésie
Tirer sur la corde
Se hisser
Pour comprendre
L’absurdité
User de ses forces
Jusqu’à l’épuisement
Débrancher
Et la grandeur
Après l’ascenseur
Qui redescend
Rez de chaussée
Ras de marée
Comment faire
Maintenant
Rebrancher
Repartir à zéro
Face à la hauteur
Des buildings
Et des gratte ciels
Gratter le corps
Alors
Allumer les émotions
Caresser la peau
Avec les fleurs
Que l’on a cueilli
Pour se nourrir
D’un peu de poésie
A fleur de peau
Sortir de l’ascenseur
De la cage d’escalier
Pousser la porte d’entrée
Pour trouver la sortie
Courir dans la rue
A travers les toitures
Qui font de l’ombre
A travers les esclaves
Débrancher
Couper les cordes
Se détacher
Courir
Courir
Courir
Voler
S’envoler
Emporter la légèreté
S’emporter loin
Se transporter
Dans les failles
Retrouver ses frères
Et ses sœurs
Dans les étoiles
Rire avec les dieux
Qui se jouent de nous
Grimper sur les astres
Le cœur ailé
Gratter la Terre
Du petit doigt
L’ongle sale
Faire tourner la sphère
Retenir son souffle
En une respiration
Rebrancher
Descendre de la montagne
Rejoindre le peuple
A travers les sentiers
Parfums d’écorces
Arbres en fleurs
Fines branches
Feu de bois
Sous la lune
Boire ses rayons solaires
Pour se nourrir
D’un peu de lumière
Et repartir
Faire un pas
A travers les buildings
Et les gratte ciels
Marcher
Bénir ses pieds
Pleins de terre
Marcher
Parmi les visages
Et les failles
Temporelles
Parmi l’espace
Infini
Débrancher
Explorer le monde
Inconnu
A l’intérieur de soi
Reprendre l’ascenseur
Jusqu’au firmament
Monter
Plus haut encore
Et puis repartir
Plus bas encore
La peau fleurie
Les yeux lumineux
Reprendre les pentes douces
Se hisser sur la dune
Remercier
S’en aller
Partir
Revenir
Prier
Rire avec les dieux
Rebrancher

Sûfiya

De la flamme de ta bouche
Sortent des ombres secrètes
Sûfiya, ma nuit bleue
Ton sang brille d’étoiles
Pour une nuit seulement
Ton sang sera bleu
Mon aristocrate d’un soir
Te voilà reine, à présent

De grâce, tu t’éclipses
De notre lit
Te voilà redevenue jour
Sûfiya, retourne à ses bidonvilles
Et à ses casseroles
Un autre souffle t’habite
Aujourd’hui
Celui du labeur, et de la tristesse
De n’être pas grand chose

Le poids des taches à effectuer
Tes mains salies portent
Les ustensiles de cuisine
Ta corvée ne s’achèvera pas
Il te faut être forte

Perles de sueur
Sur une perle
Tu cours le quartier
Et les marmites pour nourrir
Tes petits frères
Et tes petites sœurs
Qui un beau jour
Bientôt presque
Deviendront essoufflés
Elles aussi
Un beau matin
Comme toi

Tu t’appliques à laver leurs cheveux
A peigner leurs nœuds d’enfants
Et leurs doux chagrins
Tu aimes à les entendre rire
Et pries pour que leurs échos
Résonnent longtemps
Dans les parois du monde

Assis dans la bassine
Tu laves leurs mains
Frottes leurs pieds écorchés
De gosses insouciants
Au milieu de la ruelle des secrets
Al-sirr
Celle qui t’as vu naitre

Pour cela même tu sais
Depuis ton existence sur terre
Que cette existence là
Recèle des milliards de secrets
Que l’Homme cherche à connaître
Tu sais à quel point il est si important
De garder ses secrets
Protégés au fond de soi

Tu frottes leurs peaux
Et verse sur eux
L’eau sale du Nil
Cadeau de la terre
De tes ancêtres
Fleuve qui t’a bercé
De ta naissance
A aujourd’hui
Sûfiya, souffle du vent, brise légère
La terre est fraiche

Et tu laves, nourris, portes
Rien ne s’arrête, jamais
A peine le temps de reprendre
Ton souffle
Que le monde s’écroule à nouveau
Et qu’il faut tout recommencer
Encore
En gardant le même rythme
Jusqu’à la délivrance du soir

Et arrive enfin l’instant nocturne
Celui dans lequel tu pourra redevenir femme
Pour plusieurs heures
Et ainsi de suite
Grande sœur, fausse mère le jour
Femme le soir
Labeur le jour
Plaisir le soir
Soumission le jour
Délivrance du soir
Chaque saison, le même rythme

Une mèche de cheveux sombres
Le long de ton visage
Cache ton œil gauche
Ton souffle serein est lent
Et s’accélère
A mesure
Que je caresse ton visage
Que j’embrasse ta peau
Que je serre tes mains
De mes mains d’hommes
Que j’embrasse ton cou
Que j’effleure tes lèvres
De ma bouche d’homme

Te voilà dans la luxure
Allongée dans des draps de soie
Collée contre le corps de l’homme
Qui enrichit ton âme
T’apaise
Et te comble de beauté
Loin des bidonvilles
De ses saletés

Tu te complais dans ce confort éphémère
Allongée nue dans cette chambre de roi
Enfin, ta vie redeviens douce
Émue chaque nuit
Par tant de voluptés
Tu te laisses aller
Au soupir
Après l’amour
Dans les effluves de jasmin
Et de sueur
De ton frère de lait

Te voilà femme, Sûfiya
Tu aimerais parfois redevenir
Enfant, insouciante
Tousser d’avoir les poumons
Trop gorgés d’air
Avoir mal d’inspirer
Et d’expirer
Douleur primaire
Simplement

Tes yeux bleus
Quand le temps s’en va trop vite
Deviennent sombres
Tu te demandes si un jour
Tu pourras souffler
Vraiment
Tu te poses des questions
Tu ne laisses personne deviner
Quels labyrinthes se cachent
Au fond de tes soupirs

Ce soir, ma drogue s’appelle Sûfiya
Tu me combles, me transporte
Mon hôtel s’appelle Sûfiya
Tu m’offres une place en toi
Mon pain s’appelle Sûfiya
Je me nourris de toi
Je m’appelle Sûfiya, comme toi
Je veux être toi
Ce soir
Je veux me remplir de toi
Mon amour au sang bleu
Des bidonvilles du Caire

Nous étions frères et sœurs
De lait
Nous avons tété le même sein
Personne ne pouvait savoir
Qu’en secret
Nous partagerions
Tant de choses
Nous mêmes de savions pas
Que nos âmes étaient sœurs
Elles aussi

Et ton rire résonne en moi
Chaque nuit est un cadeau
Auprès de toi
Sûfiya, tu es ma respiration
Mon souffle vital
Mon inspiration
J’aspire à t’aimer
Chaque nuit encore
En cachette
Depuis notre tendre enfance

Tu m’embrasses
Et tu me cries
Que tu veux être ma femme
Que tu le sais
Depuis que tu es née
Et je te cries
Que je veux la même chose

Que je le sais
Depuis le même temps
Que nous savons aussi
Que notre amour clandestin
N’aura aucune issue
Qu’il faudra se cacher
Toute notre vie
Et que vivre caché
Est une vie fade
Une vie sans saveur
Alors tu m’embrasses

Et au levant, tu repars
Et au couchant, tu reviens
Plusieurs années durant
Dans la honte, et le plaisir
De braver l’interdit du monde
Secret d’amants

Et chaque nuit ainsi
Tu deviens reine
Ta peau de miel se fait plus douce
Et des couronnes de perles
Ornent tes boucles ébènes
A chaque lever de lune
Ton sang devient bleu
Et tu deviens
Mon aristocrate d’un soir
Femme mystique
Élévation de l’âme
Splendeur

Car nous sommes frères et sœurs
De lait
Nous avons été nourris
Par la même mère
Notre connaissance de l’autre
Est intime
Reliée au cosmos
Cellulaire

Il est pourtant en autre devoir
D’homme et de femme
Maintenant
De se marier
De devenir père, et mère
De vivre notre vie
Chacun, séparément

Toi, Sûfiya, promise aux trottoirs sales
A la lourdeur sur les visages
Aux tumultes incessants
Au bidonville
Aux ruelles de Duwaiqa
Aux déchets pleins les pieds
A la gorge pleine de poussière
Et aux sourires des gosses
Dans la pourriture du monde
Qui viennent faire fondre ton cœur
Toi, si forte
Sagesse et souffle de vie
Tu parviens même à percevoir la beauté
Dans le misérable
Et l’agonie de la condition humaine

Je mange ton sein
Comme à l’époque ou nous mangions
Ensemble
Le sein de cette femme
Qui nous donnait la vie
Je mange ton sein
Je mange ton corps
Nos gestes sont tendres
Maladroits
Fous de désirs
Amoureux
Sûfiya, je ne serai jamais rassasié de toi
Nous avons mélangés nos laits
Enfants
Et adultes
Nous mélangeons nos sexes

Et moi
Qui ne connais pas les ruelles sales
Ni la pauvreté
Né dans l’abondance
Je vis dans l’abondance
Dans les bains de lait
Et les sols de marbre
Et chaque soir
Mon vin m’élève vers Dieu

Sûfiya, toi
Pendant que je frôle le divin
Tu tombes épuisée
Sur le tapis fabriqué
Par les mains de ton grand-père
Dans son atelier
De Bab-al-Laban
La porte de la voie lactée
Le même grand tapis
Sur lequel dorment
Ces humains miniatures
Toi qui aimes tant
A les protéger

Chaque jour, un nouveau cycle
Entre l’action, et les contraintes
Force, don de soi
L’extérieur, jour, solaire
Et le crépuscule
Introspection, repli
Retrouvailles avec notre nous
Intérieur, nuit, lunaire
Et l’aurore
Le nouvel allaitement
L’apaisement d’après l’amour
Le cœur qui bat
Doucement

Notre souffle s’allonge
A mesure
Que notre corps grandit
Et puis diminue
A mesure
Que notre corps vieillit
Et puis s’éteint

Le lait évaporé
Dans la violence du soleil
Et puis la nuit et son bleu profond
Et dans ce bleu profond des nuits du Caire
La voie lactée
Et dans cette peinture blanche
Dans cette voie
Notre amour
Ta voix
Le rire de nos enfants
Qui ne seront jamais

Car nous étions frères et sœurs
De lait
Et nous avions compris
Que nos âmes
Étaient elles aussi
Sœurs de toute une vie